Une nouvelle lecture au Bruit du monde, qui pour une fois est un récit et non une fiction. Un titre que je n'avais pas forcément prévu de lire, mais une amie m'en a parlé, je me le suis donc offert dans une petite librairie lyonnaise que j'aime bien, située sur les pentes de la Croix Rousse, Relie Délivre. D'autant que malheureusement, l'actualité concernant ce livre est assez brûlante... L'auteur du roman Amine Kessaci écrivant sur son grand frère Brahim mort fin 2020, a depuis perdu son petit frère, en novembre dernier... Je vais y venir...
"Marseille, essuie tes larmes", est un livre qui rend hommage à Brahim Kessaci, le grand frère de l'auteur né en 2003, tué dans un règlement de compte à Marseille. Amine prend la plume pour s'adresser à son frère et parler des dégâts qu'engendrent le narcotrafic à Marseille. Une lecture poignante, émouvante, car c'est une réalité que nous partage l'auteur, un jeune homme engagé dans la vie de sa cité de Frais Vallon, et bien déterminé à faire entendre son combat. Depuis la mort tragique de son frère, Amine a créé l'association Conscience, aidé d'une prof d'anglais, d'amis, et à laquelle a adhéré sa propre mère dévastée par la perte de son fils.
Cette lecture est une prise de conscience de la vie dans les quartiers. Ce qu'engendrent des politiques d'oubli de tout un pan de la ville de Marseille sur la vie de ses citoyens. Le manque d'opportunités de vie pour beaucoup d'habitants qui se dirigent par fatalisme vers la facilité: le trafic. Comment lentement, on peut tomber dans le narcotrafic, se salir les mains, tandis que les gros requins sont bien à l'abri, faisant tomber leurs larcins sans peine. Comment la fermeture de centres d'accueil, de foyers éducatifs, et la paupérisation des écoles engendrent une misère sociale. J'ai appris beaucoup de choses durant la lecture de ce livre qui est un cri du cœur d'un jeune homme, dont la bataille sera longue.
Amine commence son livre en voulant donner la voix aux familles de victimes du narcotrafic, cassant l'image toute lisse du trafiquant un peu gentil quand même, des séries Netflix. Il nous plonge dans l'effroyable vérité du résultat de l'argent facile entraînant règlements de compte, boucheries et même barbecues ( le terme désignant un corps que l'on brûle, souvent retrouvé dans une voiture), ce qui fût le cas de Brahim.
Amine nous en dit plus sur sa famille. Immigrée d'Algérie, sa mère femme courage, mère de six enfants, son père, taiseux, le fameux silence des pères, fiers qui n'osent pas se plaindre devant leurs enfants. Des pères qui sont là mais absents. Le frère aîné d'Amine, Hamza gérant un garage de contrôle technique, Brahim ayant plongé lentement dans les trafics, Sarah et Zohra ses sœurs dont l'une a choisi l'armée, et Mehdi son petit frère.
Une famille modeste vivant dans une cité, n'ayant manqué de rien, mais dont les fins de mois étaient difficiles. Amine connait les cités oubliées du reste du monde, la misère sociale et humaine, et surtout le narcotrafic qui marque au fer la vie des cités. Lui qui n'a jamais fumé et ne s'est jamais approché de ce poison, il préfère lire, et porter la voix de toute une population laissée de côté. Très jeune, engagé dans la vie sociale quand il défendait ses amis au lycée alors qu'ils manquaient se faire expulser du territoire, se présentant au rôle de délégué, et plus tard prenant la plume après avoir créé Conscience afin d'aider les familles de victimes: "Les familles de victimes n'ont pas droit à la légende parce qu'elles sont trop humbles pour retenir l'attention". Un jeune homme admirable, je n'ai pas d'autre terme. Beaucoup de moments sont marquants dans le livre, j'ai noté beaucoup de citations et d'extraits que je juge forts et intéressants.
Un cercle vicieux, celui du narcotrafic garantissant une entrée d'argent importante pour ces jeunes laissés pour compte, sans guerre d'option pour leur futur. Des jeunes à qui on ne tend pas la main, qu'on n'inclue pas et qui pour certains choisissent la mauvaise voie. "parce que nous sommes les familles de victimes de narcotrafic et que nos réalités dépassent vos fictions". "La République n'est pas coupable mais responsable", apportant un grand coup de projecteur sur la responsabilité de l'état français dans le délitement constant de la vie de ces cités, s'emparant du sujet seulement quand ça les arrange. Des trafics qui arrangent bien l'Etat qui visiblement y trouvent leur compte.
Il parle de tous ces moments où Brahim était sur la pente raide avant de sombrer. Se doutant bien qu'un jour il allait succomber. De tous ces jeunes morts pour rien qu'on oublie. C'est pour cela qu'Amine écrit. Pour que son frère ne soit pas oublié ainsi que les autres jeunes. "La rue n'a pas de mémoire. Elle se fout du passé. Elle se conjugue au présent". Du ras-le-bol, de l'essoufflement de la police, des tribunaux qui tentent de rattraper là où l'Etat a échoué. "La chaîne pénale est devenue un tapis roulant: interpellation, garde à vue, jugement, récidive. Rien ne se règle, tout se reproduit. Et les petits soldats du deal entrent en prison sans avoir pris la mesure de leur délit et sans perspective du changement". On a toujours le choix de ne pas faire le mauvais, même si ce choix est plus difficile à faire.
"La question n'est pas seulement de savoir pourquoi des jeunes dealent. Elle est aussi de savoir pourquoi il y a une telle demande. Pourquoi tant de gens cherchent à fuir le réel. La réponse est politique. Ce n'est pas juste une question de morale ou de discipline individuelle, c'est une question de structure, de pouvoir, d'intérêt. Le trafic est rentable parce que le monde est invivable. Et tant que le monde est invivable. Et tant que le monde sera invivable, le trafic prospère". Amine malgré son propre deuil, tente d'aider les familles des victimes oubliées, et de faire porter la voix de son combat. Il a même pu discuter avec le président Macron il y a quelques années, ainsi qu'a fait ses premiers pas en politiques grâce à la députée écologiste Marie Toussaint, partageant des convictions et un respect commun.
Un garçon qui ira loin, qui a même parlé lors d'une session d'ouverture au Parlement européen pour faire entendre sa voix. Un récit unique, bouleversant, incroyable de vérité. Je ne peux que vous le recommander.
"Marseille, essuie tes larmes" de Amine Kessaci, 20€

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