Un premier roman de la rentrée littéraire aux éditions Albin Michel, éditeur duquel je ne lis que peu de textes, pas du tout parce que je n'aime pas la maison, mais tout simplement parce que je n'ai pas forcément l'occasion, et qu'il s'avère que c'est comme ça mais sans raison particulière. Ce titre-ci, « L'âge de déplaire», est un premier roman duquel j'avais un peu entendu parler sur les réseaux. Comme il s'avérait que mes anciens collègues l'avait reçu à la librairie, je me suis permise de l'emprunter, et qu'est-ce que j'ai bien fait ! Un premier roman extrêmement percutant et fort, avec une plume particulièrement prenante que j'ai adoré. C'est lui qui lance ma série de lectures Albin Michel.
Je l'ai commencé un dimanche soir seulement quelques chapitres, et je l'ai terminé le lendemain juste après le travail, ayant beaucoup trop hâte d'en savoir plus. On va donc suivre Fadel jeune homme sénégalais travaillant en France. Il habite en France depuis six ans, y ayant fait ses études, et étant resté depuis. Un jour il doit retourner au pays, suite à la mort de son père. On plonge alors directement dans la famille sénégalaise typique, avec les explications de comment la famille fonctionne au Sénégal, et son importance capitale. Le père, le patriarche, est la figure essentielle de la maisonnée. Abibou Diouf fait la comparaison de la famille sénégalaise avec un corps, où le père représente la tête qui décide de tout, tandis que la femme représente le torse, un torse vital mais qui ne commande pas. L'homme décidant de tout. Le fils aîné a également un rôle prépondérant, étant le bras droit du père. Sauf que le jour où le père meurt, qui le remplace ? Ce n'est clairement pas Fadel qui est le fils cadet, qui doit obéir aux aînés, doit se soumettre, et n'a pas droit à la parole. Du moins c'est ce qu'on attend de lui. Qu'il reste à sa place.
C'est donc un véritable clivage qui s'opère en lui face à sa famille qui attend beaucoup de lui. Qui attend qu'il retourne au pays, qu'il se marie, et qu'il suive les traditions. Ces traditions qui ont la dent dure, certaines étant maintenant considérées comme, j'oserais le dire, arriérées, qui n'ont plus rien avoir avec la société actuelle, du moins comme on l'envisage en France. Car Fadel s'est francisé, il s'est affranchi de tous les codes sociaux qu'on attendait de lui au Sénégal, il a trouvé sa liberté et il ne compte pas la quitter. Pourtant en retournant là-bas pour enterrer son père qui les aimait tant, il se confronte notamment à son frère aîné Malick, un homme polygame qui rentre complètement dans les clous de la famille sénégalaise classique. Quant à sa sœur, elle a un rôle également important, supérieur à lui, même si c'est une femme. Car elle est plus âgée.
On a alors un tas d'informations sur la société sénégalaise, j'ai appris tellement de choses, ayant été happée par le récit, ayant été dérangée dans ma personne et mal à l'aise pour Fadel. Une plume forte, qui vous emporte, j'ai noté pas mal de choses, et j'avais envie de me rappeler de tout. C'est tellement passionnant. « C'est ainsi qu'un double jeu a commencé en moi, malgré moi. En France, j'étais un animal sauvage. Une sensibilité que je n'avais jamais su exprimer s'éveillait. L'empathie et la tolérance se développaient. J'apprenais à aimer l'altérité, la mienne comme celle des autres. Mais chaque retour au Sénégal me ramenait à une autre réalité. Je redevenais quelqu'un d'autre. Moins libre. Plus dur. Je reprenais le rôle que cette société me réservait : celui d'un homme pieux, soumis aux aînés, vivant selon les exigences de la communauté » page 21. Un environnement dans lequel on apprend au petit garçon à être dur et ferme, sans faillir. On lui répétait qu'un homme doit se faire respecter juste avant d'ajouter que le respect commence par l'obéissance, des discours plein de paradoxes face auxquels il ne sait pas où se placer.
On remarque rapidement que son frère et sa sœur sont particulièrement durs à son égard, bien plus que sa mère « Voici le paradoxe de ma famille: les vieux étaient plus ouverts, les jeunes plus fermés » page 32. Ses parents qui l'ont beaucoup plus poussé dans sa liberté, tandis que ses frères et sœurs ont une part de jalousie envers lui, ils veulent absolument faire perpétuer les traditions. Le sujet de la femme est également très intéressant dans ce récit, la mère de Fadel se rendant bien compte que les femmes au Sénégal sont inférieures aux hommes de façon pleinement assumée. « Tu vois Fadel, le maigre espace réservé aux femmes à la mosquée est comparable à celui qu'on leur accorde dans la société » page 89. J'ai également appris qu'il était déconseillé aux femmes musulmanes de se rendre dans un cimetière, les traditions voulant éviter les lamentations excessives des femmes. Une coutume que je trouve particulièrement cruelle. Abibou Diouf emploie le juste vocabulaire, notamment quand il écrit « posséder une épouse » car c'est de cela dont il est question, les hommes possèdent des épouses, et ont le droit d'en avoir jusqu'à quatre. Et les femmes n'ont pas vraiment leur mot à dire.
Bref je vais m'arrêter sur ce court roman qui m'a particulièrement remuée et qui m'a passionnée de par la pluralité de sujets évoqués, tellement éloignés de ma réalité, qui me font sortir de ma zone de confort et qui donne lieu à pas mal de débats dont un que j'ai eu avec une amie issue de la même confession. Un texte très fort que j'encourage n'importe qui à aller lire, et j'espère qu'il aura des prix car il le mérite tellement.
" L'âge de déplaire" de Abibou Diouf, 19.90€
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