Le second titre de l'Iconoclaste que je lis de suite, après "La sentinelle qu'on ne relève jamais" dont je vous ai parlé dans le dernier article posté sur le blog. Une énorme claque et un énorme coup de cœur qu'est le dernier Laetitia Colombani " Un jour sans femme". Je pense que ça vaut le coup d'avoir attendu sept ans. Mes anciennes collègues m'ont gentiment prêté le service de presse que j'ai pu lire une dizaine de jours après sa sortie, et je peux vous dire que celui-ci, je vous le conseille à 10 000 %, il va vous retourner. Encore une fois, un titre engagé après « La tresse » « Le cerf-volant » et « Les victorieuses », « Un jour sans femme » va nous présenter quatre femmes aux quatre coins du globe qui ont des problématiques différentes selon leurs lieux de vie, mais avec toujours en commun des discriminations et ségrégations dues à leur sexe. Je l'ai lu en un peu plus d'une journée l'ayant terminé tard le soir, ayant tellement été happée par le récit que je voulais absolument savoir le fin mot de l'histoire.
Ce roman est extrêmement riche en sujets, je vais donc vous en dire un peu sans trop vous spoiler la lecture inoubliable de ce roman. L'histoire nous emmène donc en Islande puis au Japon, ensuite en France et Sénégal et pour terminer au Salvador. On va découvrir quatre femmes dont les vies sont très différentes. Katla islandaise est une étudiante dont la meilleure amie est assassinée au début du roman par un homme. Le thème des féminicides est alors au cœur de sa vie. Michiko japonaise est enceinte, elle va vivre un véritable harcèlement dans l'entreprise dans laquelle elle travaille. On découvre une société très patriarcale pour celles et ceux qui ignoraient que le Japon était encore assez arriéré sur ça. Elle est largement poussée vers la sortie et mise de côté afin qu'elle démissionne au plus vite. Les sujets sont donc le monde de l'entreprise impitoyable, la maternité, la grossesse, mais également le suicide, et l'isolement. Pour Hawa sénégalaise résidant en France depuis des années, c'est le quotidien aux urgences où elle est médecin. Elle vit les discriminations dues à son sexe et à sa couleur de peau, avant de vivre un burnout et de retourner chez elle au Sénégal ou elle débutera une lutte contre l'excision. Quant à Ana Maria, originaire du Salvador, on est plongé dans les conditions de travail pitoyables du pays, la mafia qui dirige tout, et les peines d'emprisonnement colossales pour l'avortement, chose que va subir sa fille.
Des vies diverses, des quotidiens différents mais un point commun, le fait qu'elles soient femmes et qu'elles doivent subir ces discriminations à cause de leur sexe. Chacune l'une après l'autre va en avoir marre et va participer à une lutte pour dire stop. C'est Katla, l'islandaise qui initie cette grève en amont du 8 mars, journée internationale du droit des femmes. Elle prend exemple sur sa grand-mère et se rend compte que les femmes ont toujours milité pour leurs droits dans le monde, quels qu'ils soient. Ama sa grand-mère lui raconte qu'en 1975, les femmes islandaises s'étaient arrêtées de travailler, de partout dans le pays, pour montrer aux hommes qu'elles étaient indispensables et dénoncer leurs conditions.
J'ai appris tellement de choses durant la lecture de ce roman comme le fait que depuis 2017, l'Islande oblige les entreprises de plus de 24 employés à avoir une parfaite égalité des salaires entre les hommes et les femmes, et il est considéré comme l'endroit du monde où on est le plus heureux. Certains diront qu'une société égalitaire induit une espérance de vie plus grande et un niveau économique plus élevé et évidemment une société plus heureuse. Pour autant les féminicides et violences conjugales ont toujours lieu. Notre jeune femme se questionne alors sur cette société soi-disant idéale dans laquelle elle voit encore des inégalités à combattre. Pour elle la mort de son amie n'est pas un crime passionnel. Le terme est trop souvent utilisé pour justifier un féminicide, pour elle, l'amour n'a rien à voir là-dedans. "Il s'agit d'un crime de possession, de toute puissance, de frustration, qui ne mérite ni circonstances atténuantes ni pardon" page 81. Comme le dit le psychiatre français Boris Cyrulnik un petit garçon sur cinq répond à la frustration par la violence, et ce comportement n'est pas irréversible. Il faut simplement éduquer son garçon à être plus empathique et respectueux envers les filles et les filles à s'affirmer et à montrer davantage d'assurance et d'audace. Katla va rendre hommage à cette soeur de sang, Soffia. Elle vit avec injustice ce qui est arrivé à Soffia, vit son deuil en plein été alors que les journées sont si longues, le jour ne se couche quasiment jamais, et elle doit vivre avec ce soleil qui la nargue, que son amie ne verra plus jamais.
Le sujet des disparition volontaires, des hikikomori ces personnes japonaises qui décident de ne plus jamais ressortir de chez soi est également évoqué. Saviez-vous par exemple qu'au Japon deux livres étaient best-seller, réédités et vendus à plusieurs millions d'exemplaires? Il s'agit de « le manuel complet du suicide » de Wataru Tsurumi qui comme son nom l'indique, donne 11 façons de bien se suicider et il existe également un livre « le manuel de la disparition » qui explique comment s'évaporer en moins de trois semaines. Deux problématiques très ancrées dans la culture nippone, celle de la pression pour tout, qui engendre parfois un trop-plein, un burnout et une envie de disparaître, de ne plus laisser de traces, ou alors celle, plus définitive d'en finir. Concernant les hikikomori ces personnes qui ne supportent plus à la pression et le stress engendrés par leur quotidien, l'un d'entre eux dit « on ne s'enferme pas parce qu'on est bien chez soi : on le fait parce qu'on est bien nulle part. Quand je me réveille je réalise que je suis toujours vivant et ce constat me terrifie » page 267 situation que vit le petit frère de Michiko.
Une réalité au Japon qui est loin d'être un mythe, et sur lequel le gouvernement ne planche pas assez. Le kosoku, ce règlement intérieur parfois complètement ridicule et beaucoup trop exagéré, comme celui d'obliger les élèves à avoir la même couleur de cheveux, la même longueur, et même pour certains établissements, qui ordonnent aux jeunes filles de porter des sous-vêtements blancs. Michiko nous donne l'exemple d'une jeune fille qui était arrivée en retard et s'était fait broyer par le portail... Le harcèlement que subit notre jeune femme nipponne enceinte est constant et vicieux, son chef ose même lui dire « vous n'êtes pas invitée à la soirée, une femme enceinte qui ne boit pas ça risque de casser l'ambiance » page 182. Pour résumer la société japonaise vous pousse à faire des études, pour avoir un bon travail, pour ensuite vous pousser à arrêter de travailler une fois que l'enfant est né.
Pour Hawa qui rentre au Sénégal, c'est alors une réalité sanglante c'est le moins qu'on puisse dire, qui lui saute aux yeux. Celle de l'excision, et celle de 2 millions de fillettes excisées chaque année sur le continent africain, elle-même ayant vécu cette barbarie alors qu'elle avait huit ans. Une coutume interdite depuis 1999 qui ne s'inscrit dans aucune religion, juste dans une tradition, pour enlever tout plaisir à la femme, soi-disant un acte de purification, un acte abject entraînant parfois la mort, des infections ou encore plus tard des infertilités, des complications lors des accouchement et évidemment un plaisir qu'elles n'auront jamais. Et ce sont les femmes, celles qu'on appelle les forgeronnes qui coupent les petites filles. Une discussion alors complètement lunaire a lieu qui m'a rendue malade... "Elles sont nombreuses issues de cette communauté. De quoi vivront-elles si les mutilation cessent ? Elles seraient alors privées de revenus, réduites à la mendicité. Cela nul ne peut l'envisager » page 280. Des femmes qui refusent de cesser l'excision pour justifier que les femmes qui le pratiquent n'auraient plus de métier si elles arrêtent...
Anna Maria de son côté au Salvador, pays que je connais très mal, rongé par la mafia est un des pays les plus stricts en matière d'avortement. Il est encore interdit d'avorter peu importe la raison, et la sentence peut aller très loin, jusqu'à 30 à 50 ans de prison. C'est ce que va vivre sa fille Esperanza, qu'elle ira voir chaque dimanche sachant que les visites sont payantes. Elle-même travaille depuis 25 ans dans un atelier à coudre des manches inlassablement. Ses conditions de travail sont loin d'être exemplaires, elle doit demander la permission pour aller aux toilettes ou pour boire, travaillant 10 heures par jour cinq jours par semaine pour 242 $ par mois. Son mari est parti pour les États-Unis et n'est jamais revenu. Chacune de leur côté, ces quatre femmes subissent ces violences.
Un livre vraiment poignant où j'ai pleuré trois fois, particulièrement dur, mais complètement en accord avec notre société avec encore beaucoup de discriminations et de problèmes sociétaux à régler. On ne parle pas que des discriminations relatives aux femmes, mais de problèmes plus larges, comme la mafia, le poids des traditions, l'isolement, la dépression ou le suicide, les paradoxes sociaux qui vous poussent à enfanter mais qui ne font rien pour vous soutenir ensuite, une société qui extérieurement paraît heureuse mais qui a encore plein de soucis à régler. Un livre sur les femmes, les histoires de Hawa, Ana Maria et surtout Michihiko m'ont particulièrement émue, moins celle de Katla. Une lecture que je vous conseille à 10 000 % de faire, un livre duquel vous ne sortirez pas indemne. La lutte est encore grande.
"Un jour sans femme" de Laetitia Colombani, 20.90€
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