Un court essai de Leïla Slimani sorti récemment, premier livre que je lis de l'autrice. J'avoue que je débarque un peu, mais ça ne sera sûrement pas la dernière œuvre que je lirai d'elle. Clairement pas... Ce très court essai de 70 pages sorti chez Gallimard, est la transcription de ce qu'elle avait lu en public lors du festival d'Avignon de 2025. Je l'ai lu sur deux jours, et je l'ai trouvé profondément intéressant. Court certes, mais évoquant pléthore sujets concernant l'identité et la langue. Leïla Slimani a une réelle réflexion sur la langue française, la langue arabe qu'elle ne maîtrise pas à son plus grand désarroi, l'identité...
Elle nous partage son sentiment d'être apatride, étant vue comme "l'arabe" alors qu'elle arrive en France, après son bac pour ses études supérieures et considérée comme "l'Occidentale" au Maroc son pays d'origine. Au final elle n'est jamais complètement acceptée ou qu'elle aille. Un véritable sentiment d'être étrangère ou qu'elle soit. J'ai pu me mettre à sa place et envisager ce sentiment qui n'a rien de réjouissant. Elle nous parle des clichés sur les arabes, comme quoi on la complimente souvent en lui disant qu'elle n'a pas d'accent, en moquant un peu du cliché d'une personne issue de pays arabes qui aurait un accent très prononcé. On la complimente également en lui disant qu'elle écrit bien, qu'elle s'exprime bien, comme si le fait qu'elle était marocaine la réduit de par sa nationalité et sa langue d'origine, l'arabe. "En France, on me demandait souvent pourquoi je n'avais pas d'accent et on s'étonnait que j'utilise des tournures de phrases complexes ou des expressions bien françaises. Je suis convaincue que ma maîtrise de la langue m'a en grande partie protégée de l'exclusion, du rejet ou même simplement d'une forme de condescendance. J'étais consciente de ma chance. Consciente que l'étranger c'est souvent d'abord celui qui ne parle pas ma langue. » page 35.
Elle nous parle de sa grand-mère qui s'installe au Maroc, ayant directement appris la langue, tout en continuant de parler français allemand et même alsacien. Elle nous parle de son père qui est allé à l'école de la République, et ayant été un des seuls marocains de sa classe, alors tous un peu en compétition les uns les autres. Elle nous parle de ses parents très ancrés dans la culture française, avec les écrivains, les musiciens, un réel sentiment d'appartenance.
Sa réflexion se poursuit en se demandant pourquoi elle ne maîtrise donc pas l'arabe cette langue que parlent beaucoup de personnes en France mais qui est très souvent mal vue. La seconde langue la plus parlée du pays mais pourtant la moins enseignée. « D'une certaine façon on pourrait dire que j'ai vécu la tour de Babel inversée. Au commencement il y a eu la pluralité des langues, la différence, la coexistence puis, pour citer le texte biblique, un seul langage et les mêmes mots » page 34. La difficulté de coexister entre langue arabe et française, pourtant si différentes mais si riches qu'il la concernent intrinsèquement. Elle nous parle de la différence entre les marocains qui souhaitent embrasser l'Occident et les États-Unis en adoptant les codes comme l'industrie cinématographique, la musique et la mode, contrairement à d'autres personnes plus traditionnelles, qui parlent de l'occidentalisation du monde et regrettent la perte des traditions.
Pour Leïla Slimani elle peut très bien être née au Maroc, parler français et écrire en français, parler de personnages marocains habiter au Portugal, et avoir des références littéraires françaises, marocaines et arabes. Pourquoi elle devrait forcément choisir une case ? L'adjectif "occidental" devient alors une insulte dans la bouche des marocains qu'elle entend lorsqu'elle se rend dans son pays d'origine. Elle cite même Salman Rushdie, qui dit « on veut nous mettre dans des boîtes. Il faut se définir: Pakistanais, indien ou femme, afro-américain ou lesbienne, et se comporter comme un porte-parole bien-pensant. Or les écrivains qui comptent n'ont jamais écrit au nom de mais plutôt contre » page 55. L'autrice dit d'elle-même qu'elle est "une arabe qui parle mal l'arabe. Une marocaine ni meilleure ni moins bonne qu'une autre » page 56. Apprendre une langue c'est accepter de ne pas régner sur le monde et s'offrir la possibilité de se tromper, de dire une chose bête ou drôle, de rougir et de rencontrer l'autre » page 67. Exactement le genre de sentiment que je ressens lorsque je vais en Corée et que j'ai du mal à me faire comprendre.
Quand bien même je n'ai jamais vécu ce qu'elle a vécu, je ne viens pas d'ailleurs et je maîtrise ma langue maternelle, je peux totalement me mettre à sa place. Cet essai m'a passionnée. Je me suis un peu peu reconnue à la fin lorsqu'elle parle que la langue aide à l'identité mais aussi exclut les uns et les autres. En effet si on ne parle pas le français en France on ne sera jamais intégré dans la société, la langue et intrinsèquement liée à l'identité pour communiquer.
" Assaut contre la frontière" de Leila Slimani, 10€
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