Un polar que j'étais très curieuse de découvrir que j'ai pu acheter à l'occasion des Quais du polar, expérience que je vous racontais dans cette vidéo YouTube. Je l'avais vu apparaître sur le compte Instagram des éditions Belladonne, étant spécialisé dans les polars écrits par des femmes. Et bien sûr je l'avais vu sur la programmation du festival lorsque Kang Jiyoung était mentionnée. La sortie du livre était prévue le 10 avril, or le festival avait lieu quelques jours avant, j'avais donc peur qu'on ne puisse pas l'acheter. Mais vu que l'autrice venait de loin, je me suis dit que quand même ils le vendraient en avant-première ce qui était évidemment le cas. J'ai donc pu la rencontrer, l'occasion pour moi de parler un peu coréen et d'avoir ma dédicace dans sa langue ce qui était très cool. L'autrice a également écrit plusieurs recueils de nouvelles, ainsi qu'un roman adapté en un drama coréen qu'il faudrait que je regarde, "A shop for killers". La traduction de "La bouchère" est en cours, ainsi que déjà sortie dans plus de 20 langues. J'avais donc hâte de lire ce roman dont j'adore la couverture, je trouve que le travail a été très bien fait. J'avoue qu'en le commençant quelques jours plus tard je n'avais aucune attente particulière mais je ne m'attendais pas à ça...
J'ai attendu de terminer le Pétronille Rostagnat avant de me mettre dedans, et je ne m'attendais pas à un style aussi déjanté et loufoque. En effet ce polar n'est pas du tout un polar classique sanglant ou avec une enquête ou avec les codes du polar habituel, mais il casse justement tous les codes et nous plonge dans une ambiance complètement unique. Au début du récit on suit Shim Eunok, ajumma de 50 ans. Le terme "ajumma" en coréen désigne les femmes d'un certain âge souvent âgées de plus de 45 ans environ. Notre protagoniste vit seule avec ses deux enfants, sa fille qui est toujours au lycée Jina et son fils qui vient de sortir du service militaire et souhaite reprendre ses études, faisant actuellement dans des petits boulots, Jinseop. La famille vit très modestement, la mère de famille devant subvenir aux besoins de la maisonnée depuis la mort du père. Elle travaille dans une boucherie et fait des ménages, jusqu'à se voir proposer un emploi un peu hors du commun.
En effet elle se fait embaucher dans une agence de renseignements, l'agence Smile, étant en fait une agence spécialisée dans les meurtres entre autres. Elle va donc devenir tueuse à gages, la nouvelle recrue de l'agence. On va lui donner des couteaux, qui vont lui être nécessaires dans sa mission. Forcément au début elle est un peu réfractaire, elle a quand même une morale et des convictions, mais finalement elle va réaliser ses missions. Le premier chapitre nous parle donc d'elle, mais dès la fin du chapitre les suivants s'enchaînent avec d'autres personnages. Je ne m'attendais pas du tout à ça, je pensais qu'on aurait seulement le point de vue de cette femme ce qui n'a pas été le cas. On suit ensuite le point de vue de son patron Park Taesang, un homme qui s'est promis de ne plus jamais retoucher un couteau et délègue donc le sale boulot à autrui. Un patron un peu différent, mais qui pour autant malgré son business douteux, est un homme bon et gentil avec ses employés. On suit Junki une jeune recrue de l'agence Smile qui a quitté sa ville d'origine pour essayer de retrouver sa mère et qui se retrouve à travailler là.
On découvre une femme agent secret qui va vouloir se faire embaucher dans l'agence, très curieuse devant la nouvelle recrue qu'est Madame Shim. On découvre même une voisine de notre protagoniste principale, persuadée qu'elle est enfermée chez elle avec son mari et que quelqu'un les surveille, celui de Misuk, coiffeuse de profession, femme de Na Hancheol, le patron de l'agence Happy, concurrente de l'agence Smile, une femme qui reste avec son mari par dépit, celui-ci l'ayant abandonnée alors qu'elle était enceinte. Elle a un amant qui gère une agence matrimoniale post mortem. On va également découvrir son point de vue, ainsi que celui de Na Hancheol voulant éliminer Park Taesang. On va même avoir le point de vue des enfants de notre ajumma, Jina et Jinseop. Le récit est donc assez diversifié il faut clairement se concentrer pour se rappeler qui est qui est qui à quel lien avec qui. C'est pour ça que j'ai été bien contente de prendre des notes pour me rappeler tout ça.
Bien que le fond soit quand même assez sombre, il s'agit d'un polar et de personnes étant engagées pour tuer. Pour autant, c'est dit d'une façon drôle à la limite du vaudeville, qui rend le récit assez accrocheur, et pas du tout sanglant et difficile. J'ai beaucoup ri durant la lecture ce qui est plutôt rare quand on lit un polar n'est-ce pas ? Le travail de la traductrice a été assez remarquable je trouve, certains moments étant en patois, en "satoori" (le mot coréen), et la traductrice a réussi à le transformer en une espèce d'argot français qui passe très bien. Il y a pleins de références à des lieux en Corée que je visualisais tout à fait du coup ça m'a beaucoup fait rire. Pour autant, il y a quand même un vrai fond, notamment une critique sociale de la société coréenne concernant la violence dans les familles, la violence tout court et l'appât du gain, ainsi que les addictions comme l'alcool, et le jeu. L'autrice a réussi je trouve à nous proposer un roman qui est unique en son genre, un polar complètement déjanté, qui par l'humour, dénonce quand même la société. Des personnes prête à tout pour survivre, quitte à faire les mauvais choix, montrant la difficulté de gagner de l'argent en Corée. Malgré son nouveau travail avec des horaires complètement décalés, notre mère de famille continue de préparer le kimchi familial, et de faire en sorte que ses enfants mangent bien. Voici quelques citations que j'ai notées qui m'ont beaucoup fait rire :
"– Seul le personnel permanent est concerné par la promesse de suicide. Et vous, madame Shim, vous êtes en free-lance. On ne peut quand même pas exiger un suicide avec un contrat qui ne couvre pas les quatre assurances ! - C'était la première fois que je trouvais un avantage à être employée comme simple prestataire. Embarrassée, je suis allé me cacher dans la salle de café pour échapper au regard de Junki, il était en CDI, lui. » Page 34. Lorsque l'agence Smile embauche le gardien pour qu'il les aide, il est écrit « il est chargé de la lourdes tâche de passer un coup de fil à l'agence Smile s'il voyait entrer qui que ce soit de louche. Dans les faits cela ne change strictement rien à ce qu'il faisait mais il jouissait maintenant du statut de chef de l'unité mobile spéciale » page 71. J'ai beaucoup aimé ce genre de phrases qui me rappelaient un peu certaines scènes complètement déjantées de certains dramas coréens comme Strong Woman Do Bong Soon.
Au début de la page 316 le terme "mouton" et "animal" sont utilisés pour désigner les élèves. J'ai trouvé la comparaison très pertinente quand on sait que le système éducatif coréen formate complètement les élèves en les conformant les uns aux autres et en ne leur faisant pas développer leur personnalité et leur esprit critique. Je trouve ça très intéressant qu'un écrivain coréen en parle car je trouve qu'il s'agit d'un réel problème « des moutons bleu marine avec un numéro en guise de non affublés d'un uniforme beaucoup trop grand, passant leur journée à lire, à apprendre par cœur et à résoudre des problèmes, ou, dès qu'ils en avaient l'occasion, à se gaver de friture froide. Mais les professeurs pouvaient bien prendre tous les grands airs du monde, eux non plus n'étaient rien d'autre que de stupides chiens de berger surveillant le troupeau.» Page 316. « et quand la sonnerie retentissait à nouveau, ils retournaient dans la salle où les attendaient leurs moutons. La seule chose qui les intéressait alors, c'était de vérifier qu'il n'y avait pas de places vides, ni d'animal assoupi, effronté ou désinvolte." La comparaison est assez violente mais franchement ça ne m'a pas du tout surprise de par le système coréen.
Bref si vous voulez un polar qui ne ressemble à rien d'autre et qui parle de la société coréenne, je vous conseille vivement la bouchère de Kang Jiyoung. Certes ça n'aura pas été mon polar préféré, mais il a l'avantage d'être complètement atypique.
"La bouchère" de Kang Jiyoung, 21.90€
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