Un titre aux éditions Philippe Rey que j'avais vu comme très souvent, sur les réseaux sociaux. Comme je suis beaucoup d'auteurs et d'éditeurs sur Instagram, c'est de cette façon-ci que j'apprends la plupart des sorties. J'avais donc vu celui-ci, publié chez un éditeur que j'aime beaucoup, à l'occasion de la rentrée littéraire hivernale. Acheté fin janvier et lu mi-avril, je souhaitais absolument le lire, ainsi que l'autre titre chez le même éditeur que j'avais acheté le même jour " Le porteur du train de nuit". Celui-ci m'a pas mal intriguée car il s'agit d'un roman rangé en littérature française, l'autrice turque ayant écrit en français, mais le roman se déroule en partie en Turquie, et nous fait suivre une héroïne turque. Autant je lis pas mal de tout, autant il y a des pays desquels je n'ai quasiment jamais rien lu, sans forcément le faire exprès bien évidemment. Je me suis donc dit que c'était l'occasion de découvrir autre chose.
Dans "La fille de la Colline", Sevin Sahin, autrice turque étant née en Turquie à Ankara et habitant et travaillant depuis en France, nous situe le début de son roman dans son propre pays d'origine. Le roman est une alternance de trois époques, celle où notre héroïne Sibel vit près d'Ankara dans un endroit surnommé "la colline" avant ses 10 ans, ensuite alors qu'elle est étudiante et habite en France, et dernièrement alors qu'elle est adulte et doit gérer l'hospitalisation de son fils. Les chapitres s'alternent, il faut juste se souvenir où on en est et de quelle Sibel on parle. J'ai beaucoup aimé les moments en Turquie qui m'ont appris pas mal de choses sur la culture turque, et le point de vue que notre héroïne possède. Elle nous partage la place des femmes dans sa famille et de façon générale, toujours inférieure à l'homme, les filles alors qu'elles ne sont même pas adultes sont mariées de force à des hommes plus vieux, et elle entend et voit les coups portés du mari sur la femme. Évidemment il y a de la violence partout, mais je ne m'attendais pas forcément à ça.
Dès le début du roman on parle de l'imam qui arrive dans son village en psalmodiant des chants arabes alors que la population ne comprend pas, il traite alors le peuple d'hérétiques. En effet les habitants de la "colline" sont alevis, une branche de l'islam très modérée qui ne prend que les bons côtés de la religion, et ne pratique par exemple pas le ramadan et ne s'interdit pas de boire de l'alcool. "C'est un islam libéral, les alévis boivent de l'alcool et ne font pas le ramadan, disent les gens d'ici. Des musulmans soft, des musulmans cool, des musulmans compatibles avec l'occident. » Page 73. En me renseignant un peu, j'apprends que l'alévisme est en effet un courant du chiisme présent en Turquie de manière modérée mais présente, représentant entre 20 à 25 % de la population turque. Sibel alors enfant, ne comprend pas l'arrivée de cet homme qui les traite de mécréants, ils vivent simplement leurs vies. On apprend rapidement comment se passe un peu la vie des petites filles, il y a plusieurs passages dans le roman très fort dans lesquels elle nous partage sa haine des hommes et au vu des évènements on peut la comprendre.
"Ils l'élevaient pour la donner à d'autres comme une terre qu'on cultive pour la restituer au maitre quand elle sera suffisamment fertile. Le garçon perpétuait leur nom, ramenait de l'argent, et aussi une femme, une épouse à qui on apprenait, à force de coups, à s'occuper de la belle-mère, du mari, de tous » page 10. Notre héroïne se rend alors rapidement compte de son infériorité surtout après ses 15 ans alors qu'elle a ses premières règles. On lui interdit de continuer de jouer avec ses cousins mais plutôt de venir aider en cuisine. Qu'un garçon "c'était comme un bel appartement dans une ville qui va prendre de la valeur alors qu'une fille c'est une location aux charges bien trop élevées". Elle déteste la relation qu'a sa grand-mère avec son propre père, sa grand-mère ayant trois filles mais estime qu'elle est la mère de seulement un enfant, son fils.
Puis à ses 10 ans, elle quitte la Turquie et suit son père en France. La seconde époque débute alors qu'elle est étudiante en France. Elle a la vingtaine, on suit sa vie morcelée, dépravée pourrait-on même dire, je suis assez violente mais elle passe son temps en boîte de nuit à se droguer et à dealer de la drogue. Elle a besoin du regard des hommes sur elle pour exister et se sentir vivante. Ces mêmes hommes qu'elle détestait tant alors qu'elle était enfant et qu'elle déteste toujours. Ce moment du récit est forcément le plus difficile à lire du moins à mon sens. A cette époque-ci, elle se fait alors appeler "Belle", et n'hésite pas à se prostituer et à faire des choses très intimes pour obtenir quelques cachets.
Le dernier espace-temps est le présent, alors qu'elle est maman d'un petit garçon de deux ans Aylan, qui malgré son jeune âge est branché sous respirateur artificiel. Le temps passe et la situation ne semble pas s'améliorer. Sibel reste à son chevet inlassablement, et repense au sort des femmes dans son pays et s'adresse indirectement à son fils « Ce n'est pas ma faute fils. Tu aurais fait pareil si on t'avait fait comprendre que, fille, tu n'étais pas l'égale du frère. Je les enviais tellement, le frère, les cousins et leur liberté. Tu aurais fait pareil si ton sexe avait fait de toi un hors-caste. Tu aurais fait pareil si toutes les femmes autour de toi n'avaient eu pour seul maquillage que des bleus couleur vomi sur chacun de leurs membres. Tu aurais fait pareil si on avait marié ta mère, ta tante, ta grand-mère, toutes les femmes de chez toi à 15 ans à des hommes plus âgés pour s'en débarrasser. Une bouche de moins à nourrir, c'était tout ce qui comptait. » Page 102. Elle se souvient alors de tout ce qu'elle voyait enfant qui l'a traumatisée, et cette haine de l'homme qui peu à peu s'est immiscée profondément en elle, tant est-il que le jour où elle a su qu'elle attendait un garçon, sa vie a changé.
" Sur les pentes du Grand Bazar, une foule noire toujours plus grande, des femmes toujours plus couvertes. Quand elle avait 10 ans, la première fois à Istanbul ça lui avait fait peur, ces femmes sans visage. D'années en années, d'élections en élections, on ne voyait plus qu'elles. Elle avait interprété à sa manière son éducation laicarde et kémaliste. Une haine indescriptible montait en elle quand elle voyait une femme en tchador. Elle ne savait pas ce qu'elle détestait réellement : cette femme, son mari, la religion, la société, ou peut-être simplement l'existence seule de ce tissu mortuaire, linceul noir avec lequel on cachait leur corps. Le sien, jamais elle ne le cachera » pages 112-113. Promesse qu'elle a tenue quand on la retrouve en France des années plus tard. J'ai trouvé très intéressante cette partie du récit, une femme turque parlant de son pays d'origine et parlant de ce qu'elle a vu et vécu. Il n'existe pas de meilleur témoignage.
Une fois mère d'un petit garçon, qu'elle ne veut surtout pas qu'il devienne comme beaucoup d'hommes, alors qu'elle attend sans fin devant le petit corps parcouru de tuyaux, elle dit « contrairement à la néonatologie où on attend des mois que les prématurés mûrissent, contrairement aux soins palliatifs où on attend que les jeunes périssent, ici, en quelques jours, le sort décide. Sauf dans les cas comme le nôtre, où il hésite pendant des semaines. Alors on habite la réa, on devient une présence rassurante, moins un parent qu'un collègue pour l'équipe médicale » page 135. L'espoir, mais aussi l'éventualité de la mort pour ce tout petit être. Elle se succède alors à son mari au chevet du bambin, qui tous les deux veillent sur l'enfant. Un mari français, que ses parents ont accepté, un homme gentil, qui l'accepte dans son intégralité la changeant de ce qu'elle a pu voir lorsqu'elle était plus jeune.
Un livre court mais qui évoque beaucoup de sujets, comme la place des femmes en Turquie, la difficulté de grandir entouré d'images et d'exemples qui vous font vous sentir inférieur, celle de trouver sa place ensuite, la maladie, la débauche, et pleins d'autres sujets. J'ai beaucoup aimé la lecture de ce roman qui était assez forte et violente par moments, mais je pense que mettre les mots sur des maux est très important, surtout quand la parole est dite par une femme qui parle de son pays.
"La fille de la Colline", 18€
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