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L'école des soignantes

Un livre que je n'avais pas du tout prévu de lire ce mois-ci, ni même d'acheter, car tout simplement je ne connaissais même pas son existence, jusqu'à ce que je me rende un mardi soir à une soirée de dédicace et de rencontre de l'auteur et médecin Martin Winckler. Français comme son nom ne l'indique pas et vivant à Montréal, l'homme à double casquette était en France pendant un petit moment, la librairie dans laquelle je travaillais en a donc profité pour l'inviter. Une rencontre passionnante durant laquelle il a pu parler de son dernier roman que je lirai un de ces jours, mais pour ma part j'en ai profité pour acheter son dernier paru en poche "L'école des soignantes". Un livre dont le résumé a fortement suscité ma curiosité, une utopie se déroulant en 2049, dans un futur donc proche, une utopie du soin dans un monde menacé. 

On va suivre donc Hannah, qui comme son nom ne l'indique pas est un homme, qui rentre à "l'école des soignantes", après avoir travaillé plus de 10 ans en tant que codeur dans une entreprise. La formation majoritairement composée de femmes comme son nom l'indique, accueille pourtant quelques hommes, qui comme Hannah sont minoritaires. Une unité où tout est féminisé, comme il s'agit d'une majorité de femmes qui sont soignées et qui sont soignantes, le vocabulaire est donc entièrement féminin, ce qui au premier abord fait drôle mais qui fonctionne plutôt bien. Comme nous ne sommes pas du tout habitués dans la langue française à utiliser le féminin alors que du masculin est également présent, j'ai trouvé ça vraiment pertinent surtout par rapport au sujet du roman. Notre protagoniste donc qui a déjà fait ses armes ailleurs, s'est décidé de débuter une formation de "soignante", durant laquelle il va découvrir plusieurs unités.

Il va commencer par celle des "folles", désignant l'unité psychiatrique, le terme "folle" évidemment étant à proscrire. Il remarque que beaucoup d'expressions françaises ont été formées avec le mot "folle", pour désigner des états propres aux femmes. Comme celles qui"sont folles de douleur" pour parler du chagrin, "elles sont folles de désespoir" quand on ne les entend pas, "elles sont folles de rage" quand on ne les croit pas et "elles sont folles" tout court. Il va se faire aider par Betty, sa mentor, qui ne sera ensuite plus présente dans la suite du roman. Hannah découvre alors Jean,"Djinn" que l'on retrouve du "Choeur des femmes".  Une femme de plus d'une soixantaine d'années qui est très calée sur les femmes et très impliquée dans son rôle de soignante, et qui va fortement l'aider. 

Le lecteur est alors plongé dans cette unité qui fonctionne très bien, et dont la hiérarchie entière a été revue. On ne parle plus d'infirmier ou de médecin, mais de "soignante pro", de "panseuse" puis de "superviseuse". Des termes pour abolir la hiérarchie trop souvent présente dans le corps médical en France. La professionnelle de santé devient alors une "soignante" alors que la patiente devient alors une "soignée". Hannah est désigné lui-même comme une "soignante" bien qu'il soit un homme, il faut donc s'habituer à l'usage du féminin. Il accepte totalement, du fait qu'il est minoritaire parmi ces femmes, de se plier à ses règles qui sont loin de lui être stupides. Après tout en effet pourquoi le masculin primerait toujours sur le féminin ? Lui-même ayant été élevé par deux femmes, il a un profond respect pour elles et une réelle envie de les soulager.

Par exemple l'unité de maternité a été renommée également et s'appelle la "physio". Les soignées sont vues comme essentielles et aucune discrimination d'aucun type n'est toléré au sein de l'établissement comme raciste, sexiste, transphobe, ou d'aucune sorte: « Règle 1. Je suis patiente et je suis ton égale. Je te choisis pour me soigner. Règle deux : pour me soigner au mieux, physiquement, moralement et émotionnellement, tu mettras en œuvre ton savoir, ton savoir-faire, ton intelligence et ton humanité en prenant garde, en tout temps, à ne pas me nuire. Règle trois : tu respecteras ma personne dans toutes ses dimensions, quelles que soient mon âge, mon genre, mes origines, ma situation sociale ou juridique, ma culture, mes valeurs, mes croyances, mes pratiques, mes préférences. Règle quatre : Tu seras confidente et témoin de mes plaintes, mes craintes et mes espoirs sans jamais les disqualifier, les minimiser, les travestir, ou les divulguer sans mon accord. Tu ne les utiliseras pas ton profit. Tu ne les retourneras pas contre moi. Tu ne me soumettras pas des interrogatoires inquisiteurs ; tu ne me bâillonneras pas." page 127. 

Une espèce d'utopie où la femme serait entendue et valorisée. Un monde où celle-ci pourrait choisir librement d'avoir un enfant ou non, sans pression sociale, sans qu'on lui refuse un avortement ou sans qu'on la fasse culpabiliser sur ses choix. Notre narrateur voit la reproduction comme la forme la plus élémentaire, la plus naturelle d'égoïsme car personne ne demande à naître et les personnes qui disent que c'est égoïste de ne pas se reproduire, n'ont que leurs émotions pour s'exprimer, mais aucun argument pour étayer leurs propos. "Comment sachant cela, pourrais-je infliger la vie à d'autres que moi ? Comment pourrais-je faire souffrir sciemment des êtres que je prétends vouloir aimer ? » Page 130. Raison pour laquelle il décide de se faire vasectomiser. 

Tout le récit est passionnant et plein de réflexions et de pistes d'améliorations pour la vie des femmes, surtout celles qui se retrouvent dans une unité de soins, mais je peux parler également d'un dialogue entre Betty et Hannah, où la mentor explique à celui qu'elle forme, que depuis tout temps les enfants sont abandonnés. Parfois certaines femmes ressentent tellement de souffrance pour qu'elles décident de ne pas garder leurs enfants, dans toutes les histoires, dans toutes les religions, il y a toujours eu des situations d'abandon. Personne ne peut se mettre à leur place sauf elles-mêmes. Car la vie c'est se battre, et parfois elles doivent survivre quitte à faire ce genre de sacrifice. Des réflexions loin d'être évidentes pour notre jeune recrue, ainsi que pour le lecteur. Ça m'a amenée à réfléchir à pleins de sujets sur le monde médical de façon générale et sur les femmes. 

Également, coïncidence assez drôle, alors que je parlais des diplômes et du travail en France avec une amie, quelques pages plus tard plongée dans mon roman, le même sujet était évoqué « Ils avaient du mal à admettre qu'une soignante-pro aurait beaucoup plus de responsabilités qu'une aide-soignante, une panseuse un plus grand rôle diagnostique et thérapeutique qu'une infirmière, et une officiante beaucoup plus d'obligations qu'un médecin. Dans ce foutu pays qui idolâtre depuis toujours ces titres de noblesse qu'on appelle des diplômes, la Réforme a valorisé l'initiative, l'engagement et l'expérience. » Page 208.  La fameuse réforme ayant permis à cette unité de soins centrée sur les femmes d'ouvrir ses portes.              

    Je vais m'arrêter là concernant ce roman qui est beaucoup trop foisonnant, un peu comme les livres de dystopies inventant un tout nouveau monde et vocabulaire. Un monde dans un futur qui nous est proche, dans lequel la femme serait écoutée et respectée. J'invite quiconque s'intéressant au monde médical, ou à une histoire dans le futur, ou à tout un chacun, peu importe son intérêt, de se plonger dans la lecture de ce roman passionnant. Ça m'a un petit peu donné de l'espoir de voir qu'un médecin étant à la fois écrivain, rende hommage aux femmes, et leur donne de la voix.

 


"L'école des soignantes" de Martin Winckler, 9.50€

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